Les économies dans les soins de santé: la prise d’otage.

Les économies dans les soins de santé: la prise d’otage.

Lettre ouverte à Mme la Ministre de la Santé pour plus de respect des patients soignés à domicile.

Madame la Ministre,

Infirmière SIAMU depuis 17 ans, j’exerce aujourd’hui mon art en tant qu’infirmière indépendante, au domicile de mes patients.

Pendant plus de dix ans, j’ai rêvé de pouvoir exercer au sein d’un hôpital qui accueille, soigne,  réconforte, soulage, le patient et sa famille.

Quand je suis arrivée à l’hôpital Saint-Pierre de Bruxelles, en 1996, en tant que stagiaire, c’est sa chaleur humaine qui m’a charmée. Malgré les bouleversements organisationnels (il quittait le CPAS), malgré les travaux d’envergure, malgré la promiscuité et la difficulté du travail, chacun se savait utile par sa tâche spécifique: de la femme de ménage au brancardier en passant par l’infirmière et le médecin.

L’informatique commençait à poindre le bout de son nez dans les bureaux (médicaux) mais nous, infirmières, passions le plus clair de notre temps au chevet de nos patients, le stylo tachant nos poches d’uniformes.

Je n’ai rien contre l’informatique: je suis de cette génération qui l’a vu naître et grandir, se l’appropriant sans difficulté et en reconnaissant ses incroyables potentialités.

Patients ou tâches administratives, il faut choisir.

Au fil des années, sous prétexte de transmission, de tâches administratives, de préparations, de facturation, nous avons commencé à passer plus de temps dans notre bocal (vous savez, ces magnifiques bureaux en baie vitrée) qu’au chevet du patient.

Le malade doit toujours attendre et attendre. Il doit attendre d’autant plus longtemps que la charge de travail n’a jamais cessé d’augmenter alors que les moyens humains n’ont jamais cessé de diminuer. Je ne dis pas que c’est par manque de volonté des institutions mais… il n’y a plus grand monde sur le marché. Et pas franchement de volonté politique à soutenir notre profession !

Quand j’ai décidé de quitter le monde hospitalier, la multiplication des cases à cocher sur le papier puis sur l’écran, des formulaires à remplir, avaient désinvesti les soignants, bien contre leur gré, de leur rôle principal. Au profit d’une paperasse toujours plus lourde à remplir et de règles toujours plus nombreuses à suivre.

Règles qui seront contrôlées par les multiples audits afin de… de quoi, finalement ? Sauvegarder les budgets ? Plus les années passent et moins les budgets des soins de santé se portent bien. Il paraît qu’en2017, celui des soins de santé a augmenté de 584 millions d’euros. Mais il paraît également que vous n’avez finalement pas tenu vos promesses.

Un budget en augmentation, le patient au centre des préoccupations.

C’est le contenu de l’article écrit par le médecin sénateur MR, M. Brochy en avril 2017. Un  bel optimisme qui fait plaisir à lire!

A domicile, je retrouvais la joie de simplement soigner mes patients. Est-ce que je me suis plainte en m’apercevant que je gagnais 5 euros bruts pour une toilette ?

Non. Pourtant, sachant qu’une toilette simple prend entre 15 et 20 minutes, je ne sais en faire que 3 par heure, ce qui m’amène à un tarif horaire de 15 euros bruts de l’heure. Je connais peu d’indépendants ayant un niveau d’études supérieures équivalent au mien qui acceptent un tarif aussi bas.

Bien sûr, et c’est heureux, les patients plus lourdement dépendants nous permettent d’augmenter un peu notre tarif horaire.

Mais que s’est-il passé ?

Les finances de l’INAMI sont à tel point moribondes que les Cerbères des mutuelles doivent passer  au domicile de chaque patient histoire de leur retirer le peu de confort que le passage infirmier leur apporte ? Patients qui cotisent pourtant consciencieusement depuis des décennies !

L’autoritarisme règne en maître avec des incohérences permanentes au sein des décisions des inspecteurs des mutuelles.

Vous ne me croyez pas ? J’exagère ? Jugez vous-même :

Le forfait C s’applique si le patient est grabataire, alité, incontinent…

Un patient remplit toutes ces conditions : alité 24h sur 24, incapable de se lever ou de marcher, incapable de se laver et de s’habiller, il ne sait pas se préparer à manger ni même manger seul compte tenu d’une pathologie touchant ses doigts. A cause de son incontinence urinaire, il est porteur d’une sonde vésicale à demeure qu’il faut surveiller et entretenir. Pour lui éviter de devenir incontinent fécal, ses infirmières passent chez lui 3 à 4x par jour afin de le mettre sur la chaise percée. Matin – Midi – début d’après-midi et soirée. L’inspecteur de sa mutuelle a considéré que, n’étant pas incontinent fécal, il n’avait aucune raison d’être considéré comme forfait C et l’a rétrogradé. Moins de passages.

Conséquence ? Le patient va devenir incontinent fécal. C’est un fait. C’est toujours ce qu’il advient lorsqu’on ne peut satisfaire ses besoins naturels ailleurs que dans un lange.

Le prix pour la société ?

500 euros par an de forfait incontinence.

Une patiente avec un anévrisme abdominal inopérable. Pour éviter que l’anévrisme n’explose tout de suite et lui offrir encore quelques années de vie, son infirmière passe 3x par jour : afin de respecter la prescription médicale de prise de tension 3x/j mais également pour permettre à la patiente de ne pas devenir incontinente (encore) puisqu’elle ne peut plus se lever seule. Elle aussi a été « rétrogradée » par l’inspecteur de sa mutuelle.

Conséquence ? Elle aussi deviendra incontinente. 500 euros par an de forfait incontinence. Mais pire, le stress et l’énervement – causés par l’obligation de s’uriner dessus en attendant une éventuelle présence autre que le passage de son infirmière – risquent bien de faire grimper sa tension et exploser son anévrisme.

C’est peut-être ce qu’on appelle un dommage collatéral ? En espérant que sa famille accepte cette explication le jour de son décès…

Notez que ces décisions arbitraires des inspecteurs mutualistes coûtent quand même pas mal d’argent à l’INAMI. Cependant, le calcul a été rapidement fait : c’est moins cher qu’une infirmière.

Mais est-ce là la seule considération, le seul respect qu’un affilié de mutuelle de 84 ans peut espérer après plus de 60 ans de cotisation ?

Heureusement que le patient est au centre des préoccupations… On continue?

Un patient hémiplégique, bras et jambe à droite. Il est évidemment droitier.

Il est incapable de se laver et de s’habiller seul. Nous y allions deux fois par jour car s’il ne sait s’habiller seul, il ne sait pas plus se déshabiller seul. Rétrogradé. Moins de passage. Aujourd’hui, il dort tout habillé.

Oh, j’entends d’ici les critiques : quelle conscience professionnelle ! Ah bravo, les infirmières qui ne pensent qu’à leur profit, surtout celles du domicile, qui roulent toutes dans de (très) grosses voitures !

Je connais peu de travailleurs, indépendants ou pas, qui acceptent de travailler à l’œil. Ah non. Que dis-je ? Pas à l’œil : 2 euros bruts de défraiement pour un passage supplémentaire lorsque votre inspecteur a décrété que votre état ne nécessite pas de forfait mais bien une simple toilette.

Sous prétexte que nous sommes dans le service et l’humain, on attend de nous une totale abnégation. Ce n’est pas normal.

Médecine à deux vitesses, on y est!

Ce qui ne l’est pas non plus, c’est que les patients les plus fortunés, les mieux entourés, réussiront à se maintenir à domicile malgré la mauvaise volonté manifeste des mutuelles et de l’INAMI. Ils auront même droit à des soins palliatifs.

Mais les autres ? Ceux qui se voient refuser un soin palliatif car ils n’ont pas les moyens de payer un lit médical en location à 25€/mois (si, si… il y a une mutuelle qui n’accorde pas le palliatif s’il n’y a pas de lit médical. C’est une réalité de terrain). Ceux qui n’ont pas les moyens de s’offrir un garde- malade ou qui n’ont pas une famille qui passera plus régulièrement, à la place de l’infirmière ? Qu’adviendra-t-il d’eux

Les inquisiteurs des mutuelles font régner l’ordre, leur ordre, poussant au désespoir les plus démunis de nos anciens.

Voleuses!

De plus, aujourd’hui, le message est clair : les infirmières à domicile sont des voleuses. Il faut à tout prix les surveiller étroitement en leur imposant une lecture de carte d’identité à chaque passage. Pas les autres prestataires de soins à domicile. Uniquement les infirmières.

Sincèrement et personnellement, je suis positivement ravie de l’entrée en vigueur de la lecture de la carte d’identité des patients.

Vraiment.

Même si, après un calcul rapide, cela me fera perdre à peu près 1000€ de CA annuel : entre l’augmentation du forfait de la société qui fait ma facturation (environ 50€/mois) et l’augmentation de mon forfait téléphonique (les données passent par le 4G, environ 10€/mois), j’apprécie également avoir dû acheter le lecteur de carte à mes frais (98€) et je suis surprise d’apprendre que cette initiative Fédérale n’a pourtant pas été gérée par le ministère…

Chaque société de facturation a été amenée à proposer sa solution à ses utilisateurs… Ça va faire une belle cacophonie entre les titulaires utilisant le système X et les remplaçants utilisant le système Y.

Bref… ce qui m’interpelle surtout c’est l’incapacité de nos instances fédérales à gérer leurs propres décisions et le champ libre laissé au secteur privé pour gérer la surveillance de la probité infirmière…

Parce qu’il me faut être honnête : oui, il y a eu des abus. Des infirmières en personne physique qui ont facturé pour plus de 150.000€ par an de soins. Je me souviens de ce scandale.

Mais les autres auront les preuves électroniques de l’incroyable travail fourni chaque jour ! Une belle opportunité de négociations, finalement.

Par exemple, en France, toutes les heures prestées avant 7h du matin et après 19h sont valorisées. Ce que je trouve absolument normal.

C’est le cas pour les collègues hospitalières, en Belgique. Mais pour nous, au domicile : rien.

Pourtant, il n’est pas rare de commencer nos tournées avant 7h et de les terminer après 19h.

Pas par choix. Nous sommes comme tout le monde: nous aimons aussi avoir nos heures de sommeil et nous apprécions également passer des soirées en famille.

Si nous le faisons, c’est par obligation : car si nous commençons plus tard le matin, les derniers patients ne nous voient pas arriver avant 15h. L’heure à laquelle il est presque temps de repartir pour le soir. J’ai eu des tournées où nous étions à 5h20 chez le premier patient !

Cependant, cette lecture de carte d’identité systématique va provoquer exactement le même phénomène qu’à l’hôpital : plus de temps à consacrer à l’administratif, moins de temps à consacrer au patient.

Fini la pause de bigoudis, fini le vernis à ongles, terminé la tentative de comprendre pourquoi la télévision refuse de fonctionner. Toutes ces petites choses qui rendaient la vie de nos patients plus belle. Moins grise, en tout cas.

Et ce n’est pas tout. Je m’apprêtais à conclure ici lorsque j’ai lu votre prochain programme pour les maisons médicales.

C’est donc bien officiel : les soins de santé se dirigent de plus en plus vers un modèle d’entreprise ou seuls rentabilité et argent ont leur place.

Comment résister, protéger les patients ?

C’est la motivation de ce courrier : seul espoir (mais y en a-t-il un ?) pour une simple infirmière comme moi, en dehors de l’abandon.

Mais oui. Madame la Ministre. Inquiétez-vous des statistiques :

  • Le nombre d’infirmières n’exerçant pas ?
  • Combien sommes- nous à suivre, arrivées à la quarantaine, une formation nous permettant de nous réorienter?
  • Le nombre de diplômés sortant des écoles ?

On tirait déjà la sonnette d’alarme en 2010. Et je vous assure que rien ne s’arrange.

Il n’y aura bientôt plus personne sur le terrain. Pour palier au manque de personnel à domicile, des sociétés belges ont recours aux services d’infirmières venues des pays de l’est. Elles sont bien moins cher qu’une infirmière belge mais les tarifs INAMI restent inchangés. Jackpot pour ces petits malins qui surfent sur la directive Bolkestein !

J’ai eu l’occasion de collaborer avec certaines d’entre elles : elles sont compétentes, certes, mais avec une culture différente.

Comment réagir quand vous reprenez le lundi matin un patient qui se noie dans son œdème pulmonaire depuis deux jours parce que l’infirmière a conseillé à la famille d’attendre le lundi pour appeler le médecin ? Le médecin, le weekend, ça coûte cher…

Comment réagir quand les patients, qui ne voient que l’infirmière ¼ d’heure par jour, dépérissent parce que la barrière de la langue les empêche d’avoir les interactions sociales indispensables à maintenir leur moral ?

Mme la Ministre, tout notre système de soins de santé est en train d’être détruit !
Tout notre système de soins de santé vacille depuis que l’argent est devenu roi, que le modèle choisi fut celui de « l’hôpital entreprise ».

Petite parenthèse qui vaut son pesant de cacahuètes. Les médecins doivent tenir compte de la tarification pour prescrire des actes supplémentaires invasifs et souvent inutiles. Ils raccourcissent ou rallongent également la durée d’hospitalisation des patients de façon à rapporter plus d’argent à l’hôpital. Et donc de coûter plus cher à la sécurité sociale…  !

Le budget de la sécurité sociale est également grevé par les conflits d’intérêt qui ruinent l’image des politiques et des experts et ruinent le budget de la sécurité sociale.

Vous voulez faire des économies sur le budget soins de santé ? Ne privez pas les patients de leurs infirmières à domicile.

Je vous propose plutôt de vous attaquer sans attendre au problème de financement des hôpitaux sur le dos de l’INAMI, décrit plus haut.

Ou alors, de vous attaquer sans plus attendre aux conflits d’intérêt entre l’industrie pharmaceutique, la politique et les leaders d’opinion universitaires.

Un exemple ?

La notice anglaise du Lipanthyl (hypocholestérolémiant) :

notice anglaise du lipanthyl montrant que le fabriquant connaît l'inutilité de son médicament

« On ignore si la baisse du cholestérol induite par ce médicament a des effets néfastes, bénéfiques ou nuls sur la morbidité ou la mortalité due à l’athérosclérose ou à la maladie coronarienne. »

Ceci ne figure pas dans la notice en français. Pour quelles raisons ?

Alors que vous cherchez à tout prix à faire des économies, est- ce bien raisonnable de commercialiser, de prescrire et de rembourser des médicaments affectés d’effets secondaires. Alors qu’on ne sait pas s’ils servent à quelque chose…

Un autre exemple ?

La justice européenne remet enfin en cause la sécurité d’un vaccin pourtant bel et bien recommandé – carrément imposé aux professionnels de la santé – et remboursé. Alors que des doutes raisonnables sont permis depuis plus de 10 ans.

Les économies engendrées par un choix impartial, sans influence de lobbys, des médicaments recommandés et autorisés par le ministère permettraient des économies de plusieurs milliards d’euros annuels.

En voilà, des économies du budget de la sécurité sociale soi-disant recherchées… mais ces pistes pourtant évidentes restent oubliées.

En conclusion, j’espère que… je peux encore me permettre d’espérer.

Je vous remercie pour votre attention et je vous adresse mes sentiments respectueux.

Isabelle Duchateau

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